Samedi 11 octobre – De Sydney à Hobart
Je suis épuisé, j’ai dormi la presque totalité du vol mais suis alerte pour les dernières minutes du vol et suis captivé par la beauté de la Tasmanie vue d’en haut. Il y a encore pas mal de neige, le trekking promet d’être épique !
Anais [collègue de plongée des Amis de la mer] vient me cueillir dans son super van de beatniks et me voila donc parti pour Hobart. Me voici installé ainsi que leur nouveau colocataire allemand qui était dans le même avion. JB, le copain d’Anais, revient de sa session voile et nous nous retrouvons joyeusement sous un soleil radieux pour un saumon tasmanien mariné saisi sur le barbecue.

L’après midi sera consacrée à compléter mon matos de rando ainsi que les vivres.
Dimanche 12 octobre – De Hobart à Queenstown
Apres une soirée de retrouvailles arrosée à la limite de la complète déraison, il est temps d’attraper la navette pour Queenstown. Queenstown, ville de mineur, vit de l’exploitation du cuivre depuis plus de 100 ans. Le paysage est lunaire, façonné par la main de l’homme et complètement stérile de part les vapeurs d’acide employé pour le traitement du minerai.

Il est tard, 20 heures, et seul le pub du village peut nous rassasier [Ha oui, on, Marc, un canadien, fait aussi étape ici avant de faire l’Overland tout comme votre narrateur]. Pas de surprise, dès que nous rentrons, les locaux sont là, et comme de coutume, alcoolisés à l’extrême. Des caricatures toutes sorties du film Délivrance : un vieux barbu nous zieutant, au cerveau bloqué sur la rengaine « sweet ass » ; un presque trentenaire, aux dents manquantes avec son bandeau Holden vissé sur le crâne ; et, enfin l’adolescent en cruelle crise identitaire, voulant imiter ces champions, avec un ridicule tatouage fait maison, arborant un stupide « Yeah ! » à raison d’une lettre par doigt et ce, en double exemplaire s’il vous plait. Nous faisons fi de leurs remarques et autres provocations et, leur adresserons en réponse des sourires aussi intelligents que sincères.
Ha oui, petit détail croustillant, le diner servi [pas degueulasse en soi] baignait dans la sauce « gravy ». Il s’agit d’une sauce faite autour de jus de viande, farine et eau, mais ici, bien entendu, ils utilisent du lyophilisé. J’avais remarqué que l’on pouvait aussi commander des barquettes de frites et « gravy »… pourquoi pas ! Mais, le lendemain matin, le café du coin proposait au menu du petit déjeuner des « bacon egg rolls + gravy », n’importe quoi ! Peut être l’embonpoint des locaux est-il lié à cette surconsommation de sauce ? Donc, plutôt que d’être injuste et méchant, en lieu et place de « consanguinité et alcoolisme », je nommerai Queenstown « Gravy City ».
PS : pour ceux que cela intéresse, je commercialise des T-shirts « I survived Queenstwon Tasmania »…
Lundi 13 octobre – De Ronny Creek à Waterfall Valley
13 heures, me voici enfin sur l’Overland Track. Le départ depuis Ronny Creek est très paisible, sous un soleil enchanteur, illuminant les patchworks végétaux qui alternent le vert clair des nouvelles pousses et le rouille post fonte des neiges. A peine arrivé à Lake Crater, le vent se lève avec une force colossale, me faisant valser tel un pantin .

Les 25 ou plus kilogrammes de mon sac contribuent à ma maladresse… quelle idée d’avoir un sac aussi lourd ! Pourquoi ne pas aller « trekker » revêtu d’une armure moyenâgeuse ? La raison d’un sac aussi lourd n’est autre que 7 jours de vivres, mais, en bon optimiste, cela ira mieux jour après jour.
Kitchen Hut, juste au pied de Cradle Mountain, porte bien son nom, je me fais une joie d’ôter 125 grammes au kilo 500 de couscous prévu pour la semaine.

Une fois mon déjeuner avalé, je sors de la cahute, et là, le chaos ! Il neige, et le vent a encore gagné en intensité. Le sommet est dorénavant dans une purée de pois, tant pis pour l’ascension en solo avec de pareilles conditions.

Autre sommet sur la route, le Barn Bluff, mais la météo est toujours aussi mauvaise et ce damné vent me glace la joue droite depuis bien trop longtemps, je mets donc le turbo en direction de Waterfall Valley Hut où je me réchaufferai avec un bon diner déshydraté [oxymore !] et plongerai dans mon duvet de compétition.
Mardi 14 octobre – De Waterfall Valley à Windermere
Il s’agira de la journée de marche la plus courte : 12 bornes en tout et pour tout ; je sais, je deviens vieux et paresseux. Le vent s’est déchainé durant toute la nuit dernière mais pas suffisamment pour débarrasser le ciel des nuages menaçants. Ce matin, il neige des flocons de taille moyenne et la blanche atmosphère ne me motive guère, il faut dire qu’il faisait plus de 30 degrés à Sydney 2 jours plus tôt.
La marche ne durera même pas 4 heures, mais m’aura laissé le temps de côtoyer de nombreux wallabies de très près.

Les paysages sont superbes et je n’ose pas imaginer ô combien la Tasmanie doit être belle sans cette pluie glacée et cette abondante boue.
Cet après midi, une sieste pour digérer mes 250g de couscous, et les restes de viande bouillie de la veille à la sauce tomate concentrée relevée d’une entière gousse d’ail... Je mange vraiment n’importe quoi !
Je tuerai le temps a observer le lac voisin du refuge esperant apercevoir un Platypus.

Demain la plus longue journée de marche s’annonce, il me faudra être en forme.
Mercredi 15 octobre – De Windermere à Pelion Plains
Ce matin, il fait encore plus froid. Trop froid pour qu’il neige, tant mieux. Ce matin, les plaines désertes façon steppe sont bien sur un énorme boulevard qu’emprunte jovialement Eole.

A ces souffleries, se succèdent des forets de conifères poussant anarchiquement, ces dernières étant des abris providentiels si l’on fait fi des chemins embourbés parsemés d’un canevas de racines aussi torturées les unes que les autres. Oui, donc, il fait froid, mes pieds sont trempés, je suis loin du cliché idyllique que je me faisais de cette randonnée printanière.

Vers midi, les nuages ont enfin été soufflés et le ciel bleu se fait finalement apercevoir, certes, ceci est bien inutile dans la partie foret humide mais psychologiquement c’est un boost aussi efficace qu’une bonne vieille figue séchée. La dite foret laisse ensuite place à de nouvelles grandes plaines qui cette fois sont chaleureuses sous les rais et les panoramas avec le Barn Bluff et Cradle Mountain en fond en font un lieu incontournable pour la sieste.
Le refuge de ce soir est de taille gigantesque destiné à accueillir 40 personnes, et, je serai le seul à en profiter, c’est assez déroutant. Fort heureusement, les wallabies en nombre, et, bien qu’un peu limités dans leur conversation, me sont d’agréable compagnie.
Ha oui, en voulant dénicher de l’ornithorynque, j’ai récolté quelques sangsues et comme un gosse, je m’étonne de leur capacité à résister à la flamme de mon briquet.
Jeudi 16 octobre – De Pelion Plains à Kia Ora Creek
Ciel bleu le matin, point de chagrin ! Je n’ai toujours pas vu de wombat, pourtant je me suis levé avec le soleil et ai passé plus de 2 heures à chercher pour un résultat nul.

Je passe mon temps à croiser un groupe d’étudiants en « T.A.F.E. outdoor recreation » ; comprenez un D.U.T. de glande en plein air, et ceux-ci bien que nombreux ont vu nombre de wombats, je maudits ces jeunes chanceux, et je meurs de jalousie !
Aujourd’hui direction le haut plateau de Pelion Gap avec l’escalade du petit sommet, le Mount Pelion East [1433m]. Son proche voisin, le Mount Ossa [1617m], le plus haut point de Tasmanie est encore bien trop enneigé pour en tenter l’ascension. La vue d’en haut est sublime et l’on constate que l’on pourrait marcher durant de nombreux jours avant de retrouver la civilisation.

Je marche désormais dépourvu de gants, polaire, veste goretex, bonnet, est un divin plaisir tant je me sens léger [4 jours de victuailles consommées y sont pour quelque chose], et je vole à travers les plaines en contrebas du col.
Ce soir, je plante la tente, j’en ai assez de ces refuges vides et puis je veux maximiser mes chances d’entrevoir un wombat ou éventuellement la presqu’éteinte espèce du diable de Tasmanie. Première douche de la semaine sous une cascade où l’eau doit être à moins de 8 degrés, mais le soleil est là, je me sens comme neuf et mes chaussettes aussi !
Vendredi 17 octobre – De Kia Ora Creek à Windy Ridge
Ce matin encore j’apprends que les apprentis guides ont vu un wombat, et dire que j’ai passé plus de 2 heures, la frontale sur le crâne, sans aucun résultat, cela devient désespérant !
Il a plu toute la nuit et il pleut encore ce matin, je n’aime pas plier le camp et plus spécialement une tente mouillée. Aujourd’hui, journée chutes d’eau : trois marches annexes [ou « side-walks » comme l’on dit ici] : D’Alton, Ferguson et Harnett falls.

Rien à redire, l’on ne m’a pas pris en traitre, les chutes d’eau sont dignes de ce nom, relativement hautes et avec un débit bien plus qu’honnête. Mention spéciale pour la dernière, en me penchant vers le vide, quelle ne fut pas ma surprise de voir un serpent noir luisant. Il s’agit en fait d’un Tiger Snake, mais, contrairement à son cousin du « main land », il n’arbore pas de rayures félines. Le climat étant bien plus froid en Tasmanie [vous avez du constater combien je me suis plaint des conditions météo le long de cet articleJ], le captage de chaleur est bien plus efficace tout de noir vêtu, la nature est décidemment bien faite ! Veuillez m’excuser pour la photo non cadrée, mais, ma main gauche agrippée à la racine d’un « gumtree », était mon assurance vie, la jambe gauche sur la paroi et la droite une bonne vingtaine de mètres au dessus du vide… Par déduction, il ne me restait donc plus que la main droite, pour ajuster les réglages, cadrer et immortaliser le reptile… ce n’était absolument pas confortable !

Le chemin menant à Windy Ridge est long et fatiguant car le sol est à nouveau ce réseau de racines sur plus de 5 kilomètres, le tout en descente dans une foret humide. Cela dit les King Billy « pine trees », purs géants, sont impressionnants et permettent d’oublier l’usure des genoux. L’on peut noter sur de massives souches, d’énormes entailles laissées par les bucherons de l’époque qui construisaient des sortes d’escaliers autour des honorables feus arbres. Enfin, me voici arrivé à la hutte de Windy Ridge, l’on ne peut même pas parler de hutte puisqu’il s’agit de la plus exubérante réalisation sur l’Overland Track. Une débauche de luxe sur une surface démesurée. Bon, je ne cracherai pas sur le luxe ce soir !
Samedi 18 octobre – De Windy Ridge à Pine Valley
Dormir dans ce refuge fut une bonne idée tant il a plu durant la nuit. Ce matin, ciel bleu et moral au plus haut, bien que toujours bredouille en matière de wombat. Il fait très chaud et les jambes se font vite très lourdes et le sac un calvaire de part son intensive action de cisaillement des épaules. Je devrais pourtant être à 200% pour ma dernière journée de randonnée, de plus le sac est maintenant une plume puisqu’allégé de toute la nourriture, gaz et de plus, je ne transporte plus qu’un demi litre d’eau puisque m’abreuvant directement dans les ruisseaux. Non, rien à faire, en ce samedi, je vais trimer. Par chance, ma prochaine destination s’appelle Pine Valley et regorge justement de ces fameux pins géants dont je vous ai parlé dans le billet de la veille.

Mi-journée, après avoir terminé pain et fromage (je ne pensais pas qu’un boulanger non français put me fournir du pain résistant 7 jours), les forces m’abandonnent et je me laisse aller à une sieste sur le ponton de l’héliport. Nom de nom, il est déjà 15h30 et de nombreuses promenades annexes me tendent les bras. Aux dires de mon topo, il me faudra 3 heures pour faire celle dite du Labyrinth, ce qui est ultra limite si l’on considère qu’il fait nuit noire à 19h. Tant pis, allons-y, la vue depuis le col en vaudra la peine, le lac St Clair étalant ses 14 km jusqu’au bout de l’horizon.

Le retour est folklorique, et je ne manquerai pas de m’étaler de tout mon long à plusieurs reprises. La dernière chute étant plus douloureuse que les précédentes, puisqu’ayant récolté un index tordu au passage. De retour au camp de base, je me bricole une éclisse à coups de Laguiole et plonge ce maudit doigt dans l’eau gelée des torrents.
Dimanche 19 octobre – De Pine Valley à Cynthia Bay et retour sur Hobart
Damned ! Il est déjà 9 heures et je n’ai toujours pas quitté mon refuge. Je suis à la ramasse, nuit agitée, réveillé à 2 heures du matin par mon atèle trop serrée, à 3 heures par un possum nain farfouillant non loin de mon couchage. Il faut en théorie 3 heures pour rallier Pine Valley à la jetée du lac ; record battu, moins de deux heures, dont certaines portions en courant, la peur de rater le bateau, seul lien efficace et rapide pour rejoindre le monde « civilisé », m’a fait pousser des ailes.

Le lac est le plus profond d’Australie, 167 mètres, et je ne manque pas de demander au capitaine si ces eaux ne renferment pas quelque créature issue de la cryptozoologie. J’apprends qu’il est pêcheur à la mouche et que le lac renferme de belles truites. Bien que celles-ci aient été introduites, il est possible de s’adonner à cet art sur une aussi vaste étendue. Comment lit-on un lac par rapport à une étroite rivière où le poisson n’a normalement que peu de choix concernant ses appartements ?
Sitôt le pied sur la terre ferme, je me rue vers la cafeteria et m’engloutis un gâteau aux mures ainsi qu’un autre au chocolat, le tout arrosé de Guinness : vive les vices du monde industrialisé !
Le chauffeur de la navette pour Hobart est un dingue, il a multiplié les dépassements à l’aveugle et suis très heureux d’être encore de ce monde pour vous compter ces agréables vacances. Le soir, Anais et JB, m’accueilleront en grands princes, le fromage et le bon vin pour l’apéritif et de sublimes lasagnes originales composées de poulet, poireau et autres innombrables légumes. Profitions en car, demain, retour sur Sydney et marathon médical pour mon index détruit.
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Annexe : check list pour une semaine de randonnée sur l’Overland Track :
Matériel :